
22 April 2026
TRIBUNE DANS LE MONDE
La réouverture du pavillon russe à la Biennale de Venise 2026 participe des opérations du Kremlin visant à réhabiliter l’image de Moscou
Le programme du pavillon russe à la Biennale de Venise promeut le mensonge et l'inversion du réel en son contraire
Tandis que les missiles et bombes russes s’abattent quotidiennement sur les villes ukrainiennes, il pourrait sembler dérisoire de s’alarmer de la prochaine réouverture du pavillon russe, fermé depuis le début de la guerre en Ukraine, pour la Biennale de Venise qui s’ouvre le 9 mai 2026. Ce « détail » n’en est pourtant pas un. Lentement mais sûrement, les réseaux d’influence russes reconquièrent le terrain perdu et le discours du Kremlin s’immisce dans les consciences. « L’Art est au-dessus de la politique », déclare Mikhaïl Shvydkoï, représentant spécial du Président de la Fédération de Russie pour la coopération culturelle internationale.
En l’occurrence, l’art sert surtout de prétexte pour poursuivre la guerre par d’autres moyens. Une guerre souterraine et invisible, afin de réintroduire la Russie dans le concert des nations fréquentables. Peu importee les frappes russes, le 24 mars 2026, sur le quartier du monastère des Bernardins à Lviv, pourtant inscrit au patrimoine mondial par l’UNESCO ? Peu importe le pillage des musées de Marioupol, Kherson, Melitopol, dont les œuvres sont désormais inscrites comme russes dans le catalogue des musées de la Fédération de Russie ? Peu importe le pillage systématique des sites archéologiques de Crimée, où pouvait se lire à même le sol la diversité des peuples et des langues qui ont construit au fil des siècles l’identité ukrainienne ? Peu importe la « russification » forcée du passé dans le site de Chersonèse Taurique, inscrit lui aussi au patrimoine mondial de l’Unesco ? Peu importe, en effet, pourvu que les Européens puissent persévérer dans leur croyance au mythe de la « Grande culture russe » et fermer les yeux sur la guerre d’influence que mène patiemment Moscou.
Pourtant, si l’on accepte d’ouvrir les yeux, on comprend bien les raisons qui ont présidé au choix d’Anastasia Karneeva comme commissaire du pavillon russe à la Biennale. Fille de Nikolaï Volobuev, ancien général du FSB et cadre supérieur de Rostec (conglomérat d’État appartenant à la Défense), ladite commissaire a fondé la société Smart Art avec Ekaterina Vinokourova, elle-même fille du ministre des affaires étrangères russe Sergueï Lavrov. Il est clair que son appartenance à la famille régnante, qui garantit sa fidélité au Kremlin, a déterminé sa nomination, bien davantage que ses supposées compétences dans le domaine artistique.
Le programme du pavillon russe est d’ailleurs éloquent. On y retrouve condensés les principes de gouvernement que Poutine a hérités de ses prédécesseurs bolchéviques : la promotion du mensonge, la perversion du langage et l’inversion du réel en son contraire. En invitant des artistes liés aux cultures indigènes et régionales de toute la Fédération, l’exposition est ainsi censée s’inscrire dans le mouvement de pensée « décolonial ». Cette appropriation du discours des représentants des peuples de la Fédération ─ dont l’histoire, à l’instar de celle des Ukrainiens, a été façonnée sous le régime tsariste puis soviétique par l’assimilation forcée et les hécatombes causées par les exécutions, les guerres « punitives » et les déportations de masse ─ est d’autant plus perverse que les militants régionaux et figures culturelles qui défendent les droits linguistiques et culturels des minorités font face à une répression croissante.
La Biennale est « un espace de trêve » où l’art primerait sur la géopolitique, selon son président, Pietrangelo Buttafuoco, ancien journaliste et militant néofasciste du Mouvement social italien, nommé par le gouvernement de Girgia Meloni. Sous les décombres de Kharkiv et de Kherson, l’idée d’un art russe apolitique est obscène. Chaque artiste exposé dans ce pavillon portera, volens nolens, la responsabilité des crimes du régime qui l’a sollicité.
Ni l’indignation des ministres de la culture de vingt-deux États de l’Union européenne et leur intervention auprès de leur homologue italien, ni le communiqué de la Commission européenne menaçant de retirer sa subvention de deux millions d’Euros à la Biennale n’ont, jusqu’à présent, modifié la position de Pietrangelo Buttafuoco. Nous attendons donc de la Commission européenne qu’elle suspende immédiatement la subvention européenne à la Biennale, car la réouverture du pavillon russe à Venise participe sans conteste des opérations du Kremlin visant à réhabiliter l’image de Moscou. On est également en droit d’attendre des autorités européennes qu’elles étudient les possibilités d’une mise sous sanction d’Anastasia Karneeva et de son associée Ekaterina Vinokourova.
Signataires
Tribune portée par :
Ada Ackerman, historienne de l’Art, CNRS
Konstantin Akinsha, historien de l’art, commissaire de l’exposition « In the eye of the storm: Modernism in Ukraine, 1900-1930s »
Emmanuel Daoud, avocat au barreau de Paris
Alain Fleischer, cinéaste, artiste plasticien et écrivain, fondateur du Fresnoy, studio national des arts contemporains
Sarah Moon, photographe, Grand prix de l’académie des beaux-arts 2025
Sylvie Rollet, professeure émérite des universités, Présidente de Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !
Gabriel Sebbah, avocat au barreau de Paris
Olga Sagaïdak, Présidente du conseil de la Coalition des acteurs culturels ukrainiens
Cécile Vaissié, Professeure des universités en études russes, soviétiques et post-soviétiques
