
« La Russie s'approprie le patrimoine artistique ukrainien en le "russifiant" dès que c'est possible »
26 avril 2025
TRIBUNE - LE MONDE ET PRESSE INTERNATIONALE
Tribune co-signée par Konstantin Akinsha, Emmanuel Daoud (avocat CPI), Vitaliy Tytych (Raphael Lemkin Society), Francesca Thyssen-Bornemisza (Museums for Ukraine), Olga Sagaïdak (ancienne directrice de l'Institut ukrainien en France) et Sylvie Rollet (présidente de Pour l’Ukraine).
La tribune appelle à l'exclusion d'ICOM Russie en vertu de l'article 7.2 du code de déontologie d'ICOM, et recense les preuves du pillage institutionnel — dont 77 musées ukrainiens désormais intégrés au catalogue d'État russe. Reprise dans ARTNews (George Nelson, 6 et 20 mai), Finestre sull'Arte (8 mai) et le British Overseas Chinese Art Network. Cette tribune précède de deux semaines la décision de l'UE de sanctionner Morozova. La tribune reste ouverte aux signatures.
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« L’Ukraine n’a jamais existé », répètent à l’envi Poutine et les idéologues russes. Leur version de l’histoire n’est pas purement rhétorique : elle inspire une campagne visant à effacer systématiquement l’identité culturelle séculaire de l’Ukraine. L’Unesco dénombrait ainsi, au 16 avril, 494 sites détruits ou endommagés depuis le 24 février 2022, incluant 149 édifices religieux, 257 immeubles historiques, 33 monuments (dont ceux commémorant la Shoah), 18 bibliothèques, 34 musées et 2 sites archéologiques.
Toutefois, l’objectif de Moscou n’est pas seulement la destruction. Il s’agit également de s’approprier le patrimoine ukrainien, en le « russifiant » dès que cela s’avère possible. Dès l’occupation de la Crimée, en février 2014, est mise en œuvre une politique systématique de redéfinition de l’identité culturelle. Des milliers d’œuvres d’art sont transférées des musées de Crimée vers des institutions russes.
En 2016, la galerie Tretiakov accueille une grande exposition du peintre de marines du XIXe siècle Ivan Aïvazovski (1817-1900) : sur les 120 œuvres exposées, 38 proviennent de collections de Crimée. Or, malgré les protestations du ministère ukrainien de la culture, de grands musées européens ont continué à collaborer avec la galerie Tretiakov jusqu’à l’invasion à grande échelle de 2022. De même, le site archéologique de Chersonèse, pourtant inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, a été méticuleusement démantelé, pillé et remanié pour y installer, en juillet 2024, un complexe muséal incluant un nouveau « musée de la Crimée et de la Novorossia [Nouvelle Russie] », justifiant les revendications russes de « reconquête » des régions orientales et méridionales de l’Ukraine.
Depuis février 2022, les pillages se sont intensifiés dans les territoires nouvellement occupés. Des centaines de milliers d’œuvres d’art et d’objets culturels ukrainiens ont été déplacés en Crimée ou en Russie. A Kherson, des conservateurs liés à des sociétés historiques pro-Kremlin, encadrés par des officiers du service fédéral de sécurité (FSB), le renseignement intérieur russe, ont guidé les forces russes dans le pillage du Musée Oleksiy Shovkunenko et du musée d’histoire locale. Plus de 13 000 objets ont été dérobés. A Marioupol, les militaires russes ont saisi des œuvres majeures d’Arkhip Kouïndji (1841-2010) et d’Ivan Aïvazovski. Quant à la collection d’« or des Scythes » conservée au musée d’histoire locale de Melitopol, elle a tout simplement disparu.
Ces pillages systématiques correspondent à un agenda politique clair : réaliser le fantasme impérial d’une « Grande Russie ». La prétendue « unité historique des Russes et des Ukrainiens », qu’invoque Vladimir Poutine dans un discours prononcé le 12 juillet 2021, consiste, en fait, à nier le droit de l’Ukraine à exister en tant que nation indépendante. C’est cette vision qu’inscrit dans la loi le vote, par la Douma, d’amendements constitutionnels légitimant l’annexion de la Crimée et de quatre oblasts de l’est et du sud de l’Ukraine par la Russie. En mai 2023 sont diffusées des « recommandations méthodologiques pour la création d’expositions consacrées à l’histoire de “l’opération militaire spéciale” dans les musées de la fédération de Russie », presque immédiatement mises en œuvre par les directeurs de musées russes, en particulier dans les institutions « jumelées » avec des musées situés dans les territoires occupés.
Sous les auspices de la Société historique russe, les membres du personnel des musées de ce qu’on appelle la Novorossia sont formés (comme à Rostov-sur-le-Don, en octobre 2024), afin qu’ils « recataloguent » les collections ukrainiennes dans le système muséal russe et alignent leur programmation culturelle sur le révisionnisme historique du Kremlin. Aujourd’hui, les collections de 77 musées ukrainiens des territoires occupés figurent désormais au catalogue d’Etat du fonds muséal de la Fédération de Russie.
Ces actes, bien que « légalisés » par des décrets de circonstance, n’en sont pas moins des violations du droit international, en particulier de la Convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé, dont la Russie est signataire. Les arguments en faveur d’une responsabilité juridique sont solides. Les preuves abondent, et certains auteurs ont eux-mêmes documenté leurs crimes.
Plusieurs directeurs de musées russes ont été identifiés comme complices, l’un des plus virulents étant Mikhaïl Piotrovski, directeur de l’Ermitage [à Saint-Pétersbourg] et « impérialiste » autoproclamé, qui a justifié idéologiquement le pillage. On peut espérer que l’application du droit international permette un jour la condamnation de ces crimes et la restitution des biens volés. Mais l’action judiciaire peut prendre des décennies. En attendant, les marchands d’art russes rétablissent déjà des liens avec les collectionneurs lors des grandes foires internationales, notamment à Maastricht [Pays-Bas].
Des mesures d’urgence s’imposent donc, des décisions concrètes peuvent être prises dès maintenant : exclure du Conseil international des musées (ICOM) la Russie ainsi que le personnel des musées russes impliqué dans le pillage des collections ukrainiennes dans les territoires occupés. L’article 7.2 du code de déontologie de l’ICOM le mentionne, en effet, clairement : « La politique des musées doit prendre en compte la législation internationale qui sert de norme pour l’interprétation du code de déontologie de l’ICOM. »
Le maintien au sein de l’ICOM d’institutions et d’individus impliqués dans la destruction, le pillage et la falsification du patrimoine culturel constitue une violation flagrante de ces principes. Expulser la Russie de l’ICOM est le moins que l’on puisse attendre d’une institution régie par le droit français et consacrée à la protection du patrimoine culturel et à l’application de normes éthiques dans la coopération muséale internationale. De nombreux comités nationaux ont déjà demandé cette sanction, sans succès jusqu’à présent. Sera-t-il nécessaire que la justice française contraigne l’ICOM à respecter ses propres règles ?
La tribune est portée par :
Konstantin Akinsha, historien de l’art, commissaire de l’exposition “In the Eye of the Storm: Modernisme en Ukraine 1900-1930”
Harald Binder, fondateur du Jam Factory Art Center à Lviv
Vanessa Branson, fondatrice de la Biennale de Marrakech
Me Emmanuel Daoud, avocat auprès de la CPI
Carl Michael von Hausswolff, compositeur, artiste et commissaire d’exposition.
Sylvie Rollet, Présidente de Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !
Olga Sagaïdak, Présidente de la Coalition des Acteurs culturels, ancienne directrice de l’Institut Ukrainien en France
Francesca Thyssen Bornemisza, fondatrice de « Museums for Ukraine »
Vitalit Tytych, responsables des affaires juridiques d'ICOM Ukraine, Président de l’association d’avocats Raphaël Lemkin
Signataires
Musées et bibliothèques
Olena Andrianova, directrice, Ukraine
Olga Apenko, conservatrice de musée, Ukraine
Iryna Brunda, directrice de bibliothèque, Ukraine
Michèle Bruni, chargée de collections scientifiques, France
Gisèle Caumont, attachée de conservation honoraire, France
Yan Ciret, écrivain, commissaire d'exposition, producteur Radio France, France
Élisabeth Delahaye, conservateur honoraire du Patrimoine, France
Nataliia Dziuba, directrice de musée, Ukraine
Barbara Essaïan, restauratrice-conservatrice de peinture de chevalet, France
Olha Frasyniuk, employée de musée, Ukraine
Liudmila Gubianuri, directrice du Kyiv Mikhail Bulgakov Museum, Kyiv, Ukraine
Svitlana Hodun, bibliothécaire, Ukraine
Hanna Klymenko, Head of Education at Mystetskyi Arsenal National Art and Culture Museum, Ukraine
Vasyl Kmet, docteur en histoire, directeur de la bibliothèque municipale de Lviv, Ukraine
Liana Komardenko, Educational Department Manager at Mystetskyi arsenal Art and Culture Museum, Ukraine
Evelina Kravchenko, doctoresse, archéologue, Ukraine
Ihor Kulyk, Directeur, Archives sectorielles de l'Institut ukrainien de la mémoire nationale (Archives de la mémoire nationale), Ukraine
Alla Kutsokin (Алла Куцокінь), bibliothécaire, Ukraine
Mayatska Lesia, bibliothécaire, Ukraine
Yuliia Lysiuk, Bibliothécaire, Ukraine
Yuliia Machkovska, restauratrice de peintures, Ukraine
Uliana Moroz, directrice du Théâtre régional de marionnettes de Lviv, Ukraine
Natalia Mytsai, directrice de l'OKZ Musée littéraire et mémorial national G.S. Skovoroda , Ukraine (Наталія Мицай, Директор ОКЗ "Національний літературно-меморіальний музей Г.С. Сковороди", Українка)
Olha Novikova, Employée de musée, Ukraine
Natalia Novosyelova, Bibliothécaire, Ukraine
Tetyana Prodan, chef de projet au Musée de la musique et du souvenir Solomiya Krushelnytska à Lviv, Ukraine
Hanna Putova, Chercheur émérite, Musée de l'histoire de la ville de Kiev
Olena Radzyvill (Олена Радзивілл), Maliivci Regional History and Culture Museum, Ukraine
Ingrid Rose, Conservatrice en papier, USA
Hanna Rudyk, Directrice adjointe du Musée national Khanenko, Ukraine
William Saadé, conservateur honoraire du patrimoine, France et Suisse
Maksym Sagaidak, conservateur, Ukraine
Victoria Samokhina, Académicienne, Académie nationale de l'enseignement supérieur d'Ukraine
Christine Vallat, bibliothécaire, France
