Art et sport : deux champs de bataille importants pour Vladimir Poutine

31 mai 2026
REPRISE D'UNE ANALYSE PUBLIÉE DANS DESK-RUSSIE
Exigeons que la Russie soit écartée des compétitions sportives et évènements culturels internationaux tant qu'elle mène sa guerre d'agression contre l'Ukraine.
Depuis l’époque soviétique, remporter les compétitions internationales a toujours été très important pour le prestige de l’État. Et si l’URSS ne participait pas aux Biennales de Venise, jugées trop modernistes, elle se vantait de ses réalisations culturelles dans d’autres domaines, comme le ballet ou la musique classique. La Russie impérialiste de Poutine tient à récupérer l’auréole soviétique, et s’insinue aussi bien à la Biennale de Venise que dans des JO et autres grands tournois. Il y va de notre vigilance pour que la Russie soit écartée de ces domaines tant qu’elle n’arrêtera pas sa guerre d’agression contre l’Ukraine.
Le 30 avril 1895, le couple royal de Savoie, Humbert Ier et Marguerite, inaugure l’« Exposition internationale d’Art de la Cité de Venise », décidée en 1893 par le Conseil municipal de la ville. C’est la toute première édition de ce qui deviendra la Biennale de Venise, considérée aujourd’hui comme l’une des manifestations artistiques de référence au niveau mondial.
Moins d’un an plus tard, du 6 au 15 avril 1896, ont lieu à Athènes les premiers Jeux olympiques (JO) de l’époque moderne. Plus encore peut-être que la Biennale pour l’art, les JO sont devenus l’événement sportif de référence, réunissant à travers le monde environ 5 milliards de téléspectateurs (soit 80 % du public télévisuel mondial) pour l’édition française en 2024.
Il n’est donc guère étonnant que la Biennale de Venise soit parfois qualifiée de « Jeux olympiques du monde artistique ».
Le monde du sport et celui de l’art partagent encore une autre caractéristique : leur instrumentalisation par les régimes autoritaires, qui entendent s’en servir pour asseoir leur prestige et leur influence au plan international. Certes, la plupart des États profitent de la reconnaissance que leur apportent leurs artistes et sportifs de renommée mondiale1. Mais ils ne sont qu’une poignée d’États à en faire sans aucun scrupule des propagandistes au service souvent direct de politiques agressives ou, pour employer un anglicisme, des armes bien aiguisées de soft power – tellement aiguisées même qu’on parle aussi à leur sujet de sharp power. Dans ce domaine, la Russie s’affiche clairement comme championne toutes catégories. Avant d’examiner de plus près pourquoi, voyons brièvement comment l’invasion russe à grande l’échelle de l’Ukraine, le 24 février 2022, a fortement perturbé tant la Biennale de Venise (qui devait ouvrir deux mois plus tard) que les Jeux olympiques et paralympiques d’hiver, qui se déroulaient alors en Chine.
Le coup de tonnerre du 24 février 2022
Le 28 février, les deux artistes qui devaient représenter la Russie à la Biennale de Venise, Alexandra Soukhareva et Kirill Savtchenkov, et leur commissaire d’exposition, le Lituanien Raimundas Malašauskas, annoncent leur retrait de l’évènement, en signe de protestation contre l’invasion. Le pavillon russe est donc resté fermé durant la Biennale 20222.
Ce même 28 février 2022, le Comité international olympique (CIO) recommande aux fédérations sportives internationales et aux organisateurs d’événements sportifs de ne pas inviter ni autoriser la participation d’athlètes et d’officiels russes et bélarusses aux compétitions internationales. Cette forte réaction s’explique notamment par la violation délibérée par la Russie de la trêve olympique[3]3 qui s’étendait du 28 janvier au 20 mars 2022, mais aussi par le lourd passif de violations systématiques des règles antidopage par les sportifs russes, révélé en 2016. Il obligeait ces derniers à concourir sous pavillon neutre jusqu’en… 2022 inclus.
Le Comité international paralympique (CIP) ira plus loin, comme il l’avait d’ailleurs fait en 2016 pour le scandale du dopage (exclusion de la Russie des Jeux paralympiques d’été de Rio, alors que le CIO l’avait autorisée à participer aux JO, ce même été, en imposant certaines conditions). Le 3 mars, à la veille même de l’ouverture des Jeux paralympiques d’hiver, il décide d’exclure de la compétition les para-athlètes russes et bélarusses, qui sont pour la plupart déjà sur place !
Nous verrons que ces mesures initialement très fermes vont se diluer dans la durée, sous la pression de plusieurs acteurs. Avant d’examiner le cas olympique, sans doute le plus emblématique, qu’en a-t-il été de la Biennale de Venise, une fois retombée l’émotion de février 2022 ?
Le pavillon russe a réouvert dès 2024, mais en l’absence d’artistes russes, le pays n’ayant pas reçu d’invitation à participer – sans d’ailleurs que le comité d’organisation s’en explique. Ce sont des artistes boliviens qui ont investi les lieux, à l’invitation de la Russie… quelques mois à peine, semble-t-il, « après la signature d’un accord entre le groupe public russe Uranium One et les autorités boliviennes pour l’exploitation du lithium présent dans le désert de sel de Pastos Grandes ». Ce serait là une belle illustration des enjeux géopolitiques de la Biennale ! Ses visiteurs, quoi qu’il en soit, ont ainsi pu admirer l’intérieur du pavillon russe, ce qui l’a de fait remis sur la carte symbolique du monde de l’art. Une carte qui compte beaucoup aux yeux de Poutine, lui qui n’hésitait pas en mars 2022 à comparer la déprogrammation des artistes russes dans les pays occidentaux aux autodafés nazis des années 1930 !
Cette année 2026 devait signer le retour complet de la Russie à Venise, officiellement annoncé le 4 mars par les organisateurs de la Biennale. Le Kremlin était cette fois clairement à la manœuvre, puisque la commissaire du pavillon russe, Anastasia Karneeva, est la fille d’un ancien général du FSB et cadre supérieur de Rostec (conglomérat de défense appartenant à l’État). Elle a fondé la société Smart Art avec Ekaterina Vinokourova, elle-même fille du ministre des affaires étrangères russe Sergueï Lavrov. Cela n’a pas empêché Mikhaïl Chvydkoï, représentant spécial de Vladimir Poutine pour la coopération culturelle internationale, de voir dans la présence russe à la Biennale une preuve que « la culture prévaut sur la politique »…
L’Ukraine a immédiatement protesté, suivie par de nombreux autres pays – dont l’Italie et la France – et par l’Union européenne, qui a menacé de supprimer une subvention de 2 millions d’euros accordée à la Biennale, tandis que des tribunes dénonçaient le retour en grâce de la Russie. Peu importait, aux yeux du président de la Biennale, Pietrangelo Buttafuoco, ancien journaliste et militant néofasciste du Mouvement social italien, que la Russie pille les sites archéologiques de Crimée ou les musées de Marioupol, Kherson, Melitopol, dont les œuvres sont désormais inscrites comme russes dans le catalogue des musées de la Fédération de Russie !
À la surprise générale, le jury de la Biennale décide alors que les artistes russes et israéliens, sans être exclus, ne seraient pas éligibles à des prix. Pourquoi ? Parce que les dirigeants de leurs pays font l’objet de mandats d’arrêt émis par la Cour pénale internationale, une curieuse équivalence entre des artistes souvent critiques de leur gouvernement et d’autres qui en sont les propagandistes. De fait, cet apparent « compromis », ménageant la chèvre tout en introduisant un chou, ne satisfait bien sûr personne. Le jury démissionne donc le 30 avril. On peut en tirer au moins deux conclusions, certes pas totalement nouvelles : 1) la culture n’est décidément pas au-dessus de la politique et 2) il est difficile de définir et faire respecter des lignes rouges cohérentes4.
Le sport, terrain de manœuvre historique, favorable à la réhabilitation de la Russie
Le monde du sport international confirme et amplifie ces conclusions, d’autant plus qu’il compte un très grand nombre d’acteurs plus ou moins interconnectés5, ce qui ouvre un champ plus large aux manœuvres d’influence du Kremlin – champ d’ailleurs déjà très labouré dès l’époque soviétique. Je me concentrerai ici sur le CIO et le CIP, avec des références aux fédérations internationales de certains sports quand elles illustrent des aspects importants du soft (ou sharp) power russe.
Bien plus encore que pour l’art, le mantra « le sport est au-dessus de la politique » est à la fois au cœur du discours des instances sportives6 et en contradiction manifeste avec la réalité, dans tous les pays mais plus particulièrement dans les pays autoritaires ou totalitaires (les JO de Berlin en 1936 restent à ce jour l’exemple inégalé du sport au service de la politique et de la propagande d’un État7). On pouvait donc logiquement s’attendre à ce que ces instances reviennent, dans un ordre dispersé selon le degré d’influence russe dans chacune d’entre elles, sur les décisions prises à chaud juste après l’invasion à grande échelle de février 2022.
La plupart des fédérations sportives internationales semblent avoir initialement suivi les recommandations sévères (mais non-contraignantes) du CIO de février 2022. Il les modifie le 28 mars 2023, après des mois d’intenses consultations, y compris auprès de « rapporteuses spéciales du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies dans le domaine des droits culturels et sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance qui y est associée ».
En résumé, il s’agit de ne pas discriminer sur le seul fondement d’un passeport. Russes et Bélarusses peuvent donc participer, mais en tant qu’athlètes individuels neutres (ni hymne, ni drapeau). Le CIO reprend ainsi le principe des sanctions imposées les années précédentes à la seule Russie, en raison de son programme généralisé de fraude aux règles anti-dopage8. Devraient toutefois être exclus de toute participation ceux qui « soutiennent activement la guerre » ou « sont sous contrat avec l’armée russe ou bélarussienne ou avec des agences de sécurité nationales ». Enfin, « la participation d’équipes dont les athlètes sont munis d’un passeport russe ou bélarussien ne peut être envisagée ».
Ces règles sont très largement reprises, au moins en théorie, dans le monde sportif, et le CIO les applique pour les Jeux d’été 2024 à Paris, puis pour ceux d’hiver 2026 à Milan-Cortina. Résultat : les « athlètes individuels neutres » russes sont au nombre de 16 aux JO d’été en France (contre 333 à Tokyo en 2021) et 13 aux JO d’hiver en Italie (contre plus de 210 à Pékin en 2022).
Une seule fédération internationale, celle d’escrime, n’attend pas les nouvelles recommandations du CIO, fin mars 2023. Elle prend l’initiative dès le 10 mars de réintégrer Russes et Bélarusses, tant en individuels que par équipes. Officiellement pour leur permettre de participer, à partir du 3 avril, aux épreuves qualificatives pour les JO de Paris en 2024, et « sous réserve d’éventuelles recommandations /décisions futures du CIO ». Le président de la fédération russe, Ilgar Mamedov, est en tout cas ravi : « Le premier pas est fait. Je suis reconnaissant envers les collègues des fédérations étrangères. » Mais est-ce un hasard si le président de la fédération internationale d’escrime a longtemps été Alicher Ousmanov, un oligarque proche de Vladimir Poutine, qui a fait fortune dans la métallurgie ?
Nous mettons là le doigt sur une dimension tout à fait hors norme du sport russe, à laquelle le chercheur Lukas Aubin a donné le nom de sportokratura9 : un système politico-économico-sportif unique au monde, méthodiquement construit par V. Poutine depuis son arrivée au pouvoir. Il entretient lui-même soigneusement son image de sportif complet (judo, équitation, hockey sur glace), et a créé autour de lui tout un réseau issu de ses compagnons de sport, auxquels il attribue des places centrales dans son parti, Russie unie, comme à la tête des fédérations sportives russes et au sein des fédérations internationales. Tous les athlètes sont transformés de fait en propagandistes de son régime et de sa guerre d’invasion en Ukraine. Un exemple emblématique : le gymnaste multi-médaillé olympique et lieutenant de la Garde nationale (Rosgvardia), Nikita Nagorny, nommé à la tête du mouvement militaro-patriotique de jeunesse Iounarmia.
Le judo est également exemplaire de ce système d’influence politico-économico-sportif. Voilà ce qu’en dit Le Monde : « En poste depuis 2007, le président de la fédération internationale de judo (IJF) est le Roumain Marius Vizer, […] proche du dirigeant hongrois Viktor Orbán, et surtout de Vladimir Poutine, “l’ambassadeur parfait de [ce] sport”, à qui il a décerné en 2012 un huitième dan, l’un des grades les plus élevés du judo. » Notons au passage que Poutine a même été jusqu’en 2022 président d’honneur de l’IJF ! Quant aux sponsors de la fédération, ce « sont pour l’essentiel des banques privées suisses opaques, des compagnies hongroises et des sociétés du secteur de l’énergie actives sur les marchés du gaz naturel […] Ainsi de MET Group, domiciliée dans la confédération helvétique, qui a permis, en février, de réinjecter du gaz russe en Transnistrie, une région séparatiste prorusse enclavée entre la Moldavie et l’Ukraine. »
On ne sera donc pas étonné que l’IJF soit la première fédération internationale à lever toute restriction sur les sportifs russes, le 27 novembre dernier (les Bélarusses avaient été réintégrés avec hymne et drapeau dès le mois de juin). Toujours selon Le Monde, « c’est un point de bascule dans la géopolitique du sport international […] qui constitue une indéniable victoire pour Moscou, et un cinglant désaveu pour le Comité international olympique (CIO) », dont les conditions strictes pour les JO de Paris avaient été jugées « humiliantes » par la fédération russe, qui avait renoncé à participer.
Remarquons aussi qu’auparavant l’IJF n’a pas appliqué les recommandations du CIO avec beaucoup de zèle : aux Mondiaux de Doha en mai 2023, par exemple, au moins trois judokas russes avaient décroché dans le passé des médailles dans des championnats militaires. Il est vrai que les vérifications qui incombent aux fédérations sont coûteuses et complexes : « Chacun se débrouille comme il peut. Certaines fédérations entendent effectuer leurs vérifications elles-mêmes mais beaucoup font appel à des compagnies privées. Pour un coût compris entre 600 et 800 dollars (535 à 710 € environ) par athlète. »
La diversité du monde sportif facilite le travail de sape insidieux de la Russie
En résumé, la très grande diversité du monde sportif offre un premier outil de choix à la Russie pour se glisser à nouveau, petit à petit, dans le concert des nations fréquentables. Grâce à quelques fédérations internationales sous influence, qui lui servent d’éclaireurs, elle tente de saper le consensus qui régnait juste après son invasion à grande échelle en Ukraine. Une fois le mouvement lancé, il peut faire boule de neige. Personne ne veut être le dernier à tenir une position devenue trop exposée…
À cet égard, on doit se demander jusqu’à quand la fédération internationale d’athlétisme, la discipline qui décerne le plus grand nombre de médailles aux JO, pourra camper sur son intransigeance. Elle refuse toujours toute participation russe et bélarusse, même sous pavillon neutre, et même après la dernière recommandation du CIO, le 8 mai dernier, de lever toutes les sanctions sur le Bélarus. Son président, Sebastian Coe, a souligné que « suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les sanctions de World Athletics mises en place en mars 2022, excluant les athlètes, les officiels et le personnel d’encadrement biélorusses et russes des compétitions, restent en vigueur ». Tant qu’il n’y a pas « des avancées tangibles vers des négociations de paix […] le Conseil [de World Athletics] reste uni pour soutenir la décision qu’il a prise en mars 2022 et réexaminée en 2023 et 2025 ».
Sans entrer dans autant de détails, on peut identifier deux autres outils assez spécifiques au sport, dont la Russie peut tirer avantage : le mouvement para-olympique et les jeunes.
Le CIP a été la première instance sportive internationale à exclure totalement Russes et Bélarusses, le 3 mars 2022, mais il adopte en septembre 2023 une position conforme aux recommandations faites par le CIO aux fédérations internationales (participation sous bannière neutre). Il permet ainsi une présence russe et bélarusse aux Jeux paralympiques de Paris, dix mois plus tard, alors que le CIO continue officiellement ses consultations en ce qui concerne les JO. Pour Patrick Clastres, historien spécialiste de l’olympisme cité par Le Monde, le CIP offre « un test grandeur nature qui permet au CIO de voir comment se manifestent les réactions internationales à cette décision10 ». Deux mois après son homologue paralympique, le CIO – une organisation qui en est en principe indépendante – lui emboîtera le pas pour les JO.
Le 26 septembre 2025, le CIP est aussi la première instance à lever toutes les restrictions à l’égard des Russes et Bélarusses11. Contrairement à leurs camarades valides, ils pourront donc participer avec hymnes et drapeaux aux Jeux d’hiver de Milan-Cortina, en mars 2026. Le CIO attend cette fois huit mois, le 7 mai 2026, pour « mettre fin à toutes ses recommandations de restrictions sur la participation de sportifs bélarusses à des compétitions internationales, et laisse le cas des sportifs russes en suspens ». Peut-être a-t-il été échaudé par l’épisode, aux JO d’hiver quelques mois auparavant, du skeletoneur ukrainien Vladyslav Heraskevych, disqualifié pour le port d’un casque honorant plusieurs coéquipiers tués lors de la guerre…
On voit en tout cas ce qui ressemble à une dynamique alternée entre le CIP et le CIO, qui s’appuieraient l’un sur l’autre pour rendre progressivement à la Russie et au Bélarus leur respectabilité. Il faut aussi noter que les para-athlètes, quelle que soit leur nationalité, suscitent a priori davantage de sympathie que les sportifs valides. Les exclure des compétitions semble une sanction d’autant plus sévère qu’ils souffrent en général d’exclusion et de discrimination au quotidien. En ce qui les concerne, le seul motif de sanction audible par le grand public, dans le contexte actuel, serait sans doute que leur handicap résulte de la participation à la guerre d’agression russe en Ukraine. La Russie ne semble pas pour l’instant avoir tenté d’aligner de tels anciens combattants dans de grandes compétitions internationales. On ne peut qu’espérer une forte vigilance sur ce point de la part des instances paralympiques.
Ouvrir la digue avec les compétitions juniors
Autre dimension que je ne ferai également que survoler : celle des compétitions juniors. Là aussi, le grand public éprouve spontanément davantage de sympathie pour les plus jeunes sportifs. L’innocence de la jeunesse est mise en avant, puis devient insidieusement un étendard qui s’applique à tous les sportifs : « les athlètes, et en particulier les jeunes athlètes12, ne devaient pas être tenus pour responsables des agissements de leur gouvernement », affirmait le CIO en levant les sanctions sur les sportifs russes et bélarusses juniors, le 11 décembre dernier.
À cet égard, c’est l’exemple du football qui est sans doute le plus frappant. L’Union européenne des associations de football (UEFA) avait proposé en septembre 2023 de réautoriser la participation des équipes russes masculines et féminines des moins de 17 ans (« sans le drapeau, l’hymne et les tenues officielles » ainsi qu’« à l’extérieur du territoire russe »). Argument avancé : « Les enfants ne doivent pas être punis pour des actes dont la responsabilité incombe exclusivement aux adultes. » L’UEFA a finalement renoncé, face au tollé suscité, l’Ukraine et de nombreux autres pays (Angleterre, Pologne, Lettonie, Lituanie, Suède, Danemark, Finlande, Irlande, Norvège et Roumanie) ayant annoncé qu’ils se retireraient des tournois auxquels des équipes russes participeraient.
Or, une fois que la digue est rompue pour les juniors, elle est difficile à maintenir pour les autres, comme l’a montré World Aquatics (la fédération internationale de natation), qui n’a attendu qu’à peine plus de deux mois entre la levée des sanctions pour les juniors et celle pour les seniors. La pression va donc augmenter sur le CIO, pris en tenaille à la fois par le CIP et par les fédérations internationales. Mais faut-il vraiment parler de pression, alors que le CIO a participé au mouvement en prenant l’initiative de lever les sanctions contre les sportifs juniors ? N’assisterait-on pas plutôt à un étrange ballet consenti sinon rythmé par le CIO lui-même, pour faire avaler tout en douceur la pilule du retour dans le sport international du pays responsable de l’agression la plus cynique, la plus longue et la plus meurtrière en Europe – et peut-être bientôt dans le monde – depuis la Seconde Guerre mondiale ?
Terminons en notant le contraste entre l’échec de la guerre d’influence menée par Poutine à la Biennale de Venise et son succès, certes rampant, sur le terrain sportif. Sans doute n’est-il pas étranger aux enjeux économiques comparés de l’un et l’autre monde. Brandir la suppression d’une subvention de deux millions d’euros à la Biennale n’a tout simplement pas son équivalent face aux milliards brassés par le CIO, ni aux sommes investies (et gagnées) par les médias pour diffuser les grands événements sportifs. Mais c’est une autre histoire…
André Klarsfeld
André Klarsfeld est un biologiste et neuroscientifique français, ancien chercheur au CNRS et professeur de physiologie à l’ESPCI Paris – Université PSL. Spécialiste des horloges biologiques et du vieillissement cérébral, il est l’auteur de plusieurs ouvrages de vulgarisation. Il est engagé dans le soutien à l’Ukraine, en tant que secrétaire de l’association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre ! Il accompagne également depuis de nombreuses années la fondation Graines de Paix.
Notes
On pourrait aussi y ajouter les scientifiques, à travers principalement les prix Nobel, dont la répartition par pays est intensément scrutée chaque année, mais il me semble que les enjeux sont assez différents – sans prétendre pour autant que la science soit quant à elle totalement au-dessus de la politique.
Kyrill Savtchenkov s’est exilé à Paris, Alexandra Soukhareva semble être restée en Russie, mais n’y a plus exposé depuis 2022. À ma connaissance, aucun sportif russe n’a pris l’initiative de se retirer des Jeux de Pékin pour protester contre l’invasion de l’Ukraine. La principale raison en sera évidente un peu plus loin.
Proclamée par l’Assemblée générale des Nations Unies dans sa résolution 76/13 du 2/12/2021. Notons toutefois que la mesure la plus forte, celle d’exclure tout sportif russe et bélarusse, n’est justifiée que pour « protéger l’intégrité des compétitions sportives mondiales et pour la sécurité de tous les participants ». On ne doit pas « punir des athlètes pour des décisions prises par leur gouvernement si ces derniers n’y participent pas activement ».
Le CIP a également mis en avant la sécurité des participants, mais aussi les risques de boycott par d’autres délégations, en ajoutant : « Aux para-athlètes des pays concernés : nous sommes désolés de vous voir touchés par les décisions prises par vos gouvernements la semaine dernière, en violation du concept de Trêve olympique. Vous êtes les victimes des actions de vos gouvernements. »
Un exemple aux conséquences dramatiques est le recul de Barack Obama face au franchissement d’une ligne rouge par le régime syrien, quand ce dernier a utilisé des armes chimiques contre son peuple.
Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan, Géopolitique du sport, La Découverte, 2024.
Par exemple la charte olympique souligne la neutralité politique du mouvement olympique et l’autonomie du sport, et interdit toute « sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale […] dans un lieu, site ou autre emplacement olympique ».
Cf. par exemple Jean-Marie Brohm, Les Jeux olympiques de Berlin 1936 – Jeux de la croix gammée, QS ? éditions, 2024.
Et sous réserve justement de « satisfaire à toutes les exigences en matière de lutte contre le dopage qui leur sont applicables ». Cela semble aller de soi… sauf en Russie !
Lukas Aubin, La Sportokratura sous Vladimir Poutine. Une géopolitique du sport russe, Bréal, 2021. Cette extrême politisation du sport russe rappelle l’époque soviétique, comme le décrit l’historien Sylvain Dufraisse. S’appuyant entre autres sur leurs travaux, l’association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre ! avait publié en 2023 un argumentaire détaillé contre la participation de sportifs russes aux JO de Paris. Elle y démontrait notamment que plus de 80 % des médaillés russes aux JO de Tokyo, en 2021, étaient liés aux forces armées ou de sécurité, et/ou soutenaient l’agression russe en Ukraine !
La réaction française a été très vive, toujours selon Le Monde : « Le Comité paralympique et sportif français (CPSF), sur la même ligne que ses homologues européens, a dénoncé, dans un communiqué, “les pressions exercées, de par le monde, sur certains comités paralympiques nationaux”. Le risque de manipulation, même sous bannière neutre, demeure non maîtrisable alors que les Jeux paralympiques doivent rester un espace de paix et de neutralité, fait valoir le CPSF. […] Marie-Amélie Le Fur, présidente du CPSF, a fait part au Monde de sa “stupeur” et de sa “colère”. “J’ai l’impression que le mouvement paralympique est attaqué en son cœur avec cette décision. […] Des preuves nous ont été apportées qui démontrent qu’il y a eu depuis un an des pressions, des tractations, une manipulation politique du fait sportif par la Russie”, a condamné l’ancienne championne paralympique, qui a fait état de débats “très vifs” lors de l’assemblée générale. »
Par 91 voix contre 77 et 8 abstentions pour la Russie, et 103 voix contre 63 et 10 abstentions pour le Bélarus.
À noter que la définition de « junior » dépend des sports. Il s’agit en gros de la tranche 17-20 ans.

