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Eclats d'Ukraine - Journal de livraisons

En décembre 2025, Pierre Raiman (Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !) et Svitlana Murer (association Kalyna) ont traversé l'Ukraine en guerre pour livrer, grâce à des centaines de donateurs, un véhicule d'extraction, des générateurs et du matériel médical à une trentaine d'unités et d'hôpitaux. De Lviv à Kharkiv, via Kyïv, Poltava et Izioum, ce journal révèle des rencontres marquantes avec la résistance ukrainienne : Solomon des Forces spéciales, Ivan de la brigade de drones, Tatou Ania, volontaire belge unijambiste devenue pilote de drones, les blessés de Poltava, Iouri du détachement Odin, et tant d'autres. Ces combattants font preuve d'une lucidité sans concessions – "We can win. But our losses are heavy" – sans renoncer à leur humanité. Leur sobriété face au sacrifice révèle la dette de l'Europe qui débat pendant qu'ils meurent. Un témoignage essentiel sur l'urgence du soutien à l'Ukraine.

Prologue

Au fond d’une impasse de Lviv encore endormie nous attendait un combattant d’une fameuse et redoutable brigade d’aviation d’attaque sans pilote. Sous la lumière d’un réverbère, nous avons échangé trois générateurs et un EcoFlow – ces machines d’énergie devenues machines de survie – contre une dédicace sur un drapeau bleu et jaune. Rencontre brève : Ivan repartait vers une destination qu’il ne pouvait nommer, nous avions rendez-vous quatre cents kilomètres plus à l’est dans l’après-midi. Transaction rapide, ponctuée d’un sourire et d’une poignée de main.

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Ce qui me marque, ce que je n’oublierai pas, c’est l’humanité intacte de son visage après quatre années de combats – celle d’un homme qui est peut-être père attentif, ami fiable, technicien ou professeur passionné, et que rien ne destinait à devenir volontaire dans cette unité qui tint en échec l’armée russe cent dix jours durant, à Bakhmout au printemps 2023. Ivan n’avait rien d’un surhomme – c’était précisément ce qui le rendait admirable.

L’Ukraine se mérite

Mais revenons au début de notre voyage. Après trente heures de route et six heures d’attente, la douane polonaise à Medyka nous renvoie : « Return to Poland ! » prétextant des formulaires manquants.

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Le lendemain, avec tous les documents et un certificat de véhicule humanitaire prioritaire, nous optons pour un autre poste à cent kilomètres. Un douanier tente bien de nous faire payer une amende en répétant « Strafe ! Strafe3 ! », mais Svitlana, cheffe de notre mission, ne cille pas et il cède. Puis vient la pesée, nous avons un surpoids rédhibitoire de 260 kg. Mais ce douanier-ci est accommodant et m’invite à reculer, prendre mon élan et franchir la balance à la plus grande vitesse possible en pilant avant la barrière. Nous ne connaîtrons pas le poids affiché, mais l’étape est franchie, l’Ukraine est à 10 mètres et le désir est immense. D’un beau geste, le dernier douanier invite Svitlana à lever elle-même la barrière. De l’autre côté, les Ukrainiens sont d’une tout autre chaleur et une douanière embrasse Svitlana en confiant que son mari est au front à Kherson.

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Difficile d’exprimer à quel point nous étions heureux en roulant dans la nuit vers Lviv.

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Notre mission se déployait jusqu’à Izioum, au nord-est : un chapelet de rendez-vous pour atteindre une trentaine de destinataires, unités et hôpitaux. Cette rencontre à Lviv n’était que la première étape. Sur les routes, tandis que je conduis, Svitlana planifie et réorganise sans cesse les rendez-vous, garde scrupuleusement les preuves de chaque livraison.

Solomon le sage

Dans la maison de Margarita à Jytomyr, un homme entre sans façon. Quelques mots en ukrainien, puis il vient vers moi : « Hi! I am Solomon, it’s my call sign. »

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Un guerrier portant le nom du roi sage. L’énigme m’interpelle.

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« Why Solomon?
– Because my comrades think I’m wise
. »

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Sagesse. Le mot résonne étrangement. Celle des Forces d’opération spéciales n’a rien de contemplative – elle est tactique, incarnée, silencieuse. Mais Solomon portait-il aussi autre chose : la mémoire juive de l’Ukraine, celle de Berdytchiv tout proche, ville de la mère de Vassili Grossman4 exterminée en 1941 ?

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« No, I am not from Berdytchiv. I am a native of Donbass, raised speaking Russian. I had a good life down under, in Australia. But I had to come and fight.»

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Le Donbass russophone, l’exil australien, le retour pour défendre ce que Moscou prétendait protéger en son nom. Solomon dévoile à lui seul le mensonge du récit russe : ces Ukrainiens russophones qu’on prétend « libérer » et qui ont pris les armes contre leurs prétendus sauveurs.

Après le repas, assis côte à côte, je l’interroge sur les nouvelles armes ukrainiennes, drones sous-marins ou aériens à longue portée. Il sourit, énigmatique, mais ne peut donner aucun détail et se contente de dire à propos de ces derniers :   ​

        

« They are like modern V1, but for a just cause. »

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L’inventivité ukrainienne retourne l’histoire de la lutte contre le totalitarisme. Pour Solomon, la victoire se joue aussi dans les raffineries russes en flammes et la flotte fantôme coulée.

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Puis il marque une pause.

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« You know, we can win. But our losses are heavy. »

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La phrase est terrible. Juste ce constat sobre : oui, la victoire est possible, mais elle s’achète au prix du sang. Cette lucidité-là, on ne l’entend guère en Europe. Solomon sait ce que coûte chaque kilomètre défendu et que les nouvelles armes ukrainiennes sont forgées dans l’urgence absolue. Et ses propos sont un miroir tendu à notre insuffisance.

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« Our losses are heavy. » La formule revenait, elle contenait ce que l’Occident refuse d’entendre : que la victoire exige un sacrifice que nous n’avons jamais eu à consentir depuis 1945. Que chaque jour où nous retenons notre aide se paie en vies ukrainiennes. Solomon parlait de l’arithmétique de la guerre, et dans cette arithmétique, une dette se creusait. Ils se battent, nous débattons. Ils perdent des hommes, nous perdons du temps.

« How do you explain the silence of Russians? Fear of the FSB is not enough… »

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Le silence des Russes. Pas celui des propagandistes – celui des autres, ceux qui ne participent pas à la guerre, ne soutiennent pas ouvertement Poutine, mais ne prennent pas le risque de s’y opposer. Un silence pesant, sanglant.

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Comment ne pas penser au silence des Allemands sous le IIIe Reich ? Karl Jaspers soulignait que tous les citoyens d’un État sont comptables du régime qu’ils ont toléré et portent cette responsabilité morale qui engage chacun face à lui-même.

Le silence retombe. Des millions de Russes silencieux financent par leurs impôts les missiles qui tueront demain. Je ne lui parle pas de Jaspers. Mais en posant cette question, Solomon est déjà dans cette réflexion.

Kyïv, capitale en guerre

Kyïv vit en apparence le bouillonnement de n’importe quelle capitale. Mais ce n’est qu’apparence. L’électricité n’offre que deux séquences de trois heures par jour. Les bombardements sont fréquents : la veille de notre arrivée, il y a eu cinq alertes et un immeuble résidentiel a été frappé.

        

Nous logeons chez Valera et son épouse Svitlana, très haut dans une tour. Svitlana fabrique d’étonnants petits coussins orthopédiques pour les blessés, brodés de façon à ce que chacun soit unique. Nous les distribuerons à l’hôpital de Poltava. Valera, cadre bancaire, devient notre chauffeur dans Kyïv, ville immense de la taille du Grand Paris, et nous conduit chez Oleksiy, qui nous reçoit dans ses bureaux-ateliers.

         

Là, avec quatre autres personnes aux allures de geeks, il invente de nouveaux drones et surtout un stupéfiant détecteur à longue portée qui repère et classe les drones ennemis. L’armée lui en commande déjà. Nous nous disons, les yeux brillants, qu’il en faudrait mille au plus vite, dix mille rapidement. En attendant, nos EcoFlows sont bienvenus et Valera nous offre deux pots de miel de son père apiculteur à Soumy. Oleksiy incarne cette Ukraine inventive et généreuse qui sauve le pays par l’ingéniosité autant que par les armes.

Au dépôt de Nova Pochta – avec les chemins de fer, c’est une autre institution qui fait communiquer le pays en guerre. Dès que Svitlana annonce nos envois pour le front, tout s’accélère :  guichet, chariot, palettes. Les générateurs partiront dans l’heure. Dès le lendemain, Kherson renvoie la photo d’un soldat radieux devant son « cadeau ». Ainsi dans la capitale, trop souvent décrite comme déconnectée du front, nombreux sont ceux qui vivent aussi pour l’armée.

En fin d’après-midi, à six cents mètres, un véhicule explose. Un mort, un blessé. Deux Ukrainiens soudoyés par Moscou seraient à l’origine. Les Ukrainiens aussi frappent à Moscou, mais pas ainsi : leurs cibles sont légitimes – généraux, tortionnaires. La différence tient là, entre terrorisme et résistance.

Lumière, amour et solidarité

Svitlana et moi parlions devant la maisonnette de Viktoria lorsqu’une voix joyeuse s’écria : « Ah, quel plaisir rare d’entendre parler français ici ! »

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La voilà. Tatou Ania, déjà une légende, accompagnée de deux compagnons ukrainiens, illumine le soir de Poltava. Blonde, rayonnante, elle arrive après des heures de route pour récupérer deux EcoFlows.

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« Je suis la seule femme belge unijambiste sur tout le front », lance-t-elle avec cette autodérision qui désarme toute compassion mal placée. Elle a quitté la Belgique, rejoint la 37e brigade et, malgré son handicap, pilote désormais des drones.

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Elle signe notre drapeau d’une devise : « Lumière, amour et solidarité ». Ces mots sont-ils naïfs dans une guerre de cette brutalité ? Non, car Tatou Ania prouve qu’on peut combattre sans perdre son humanité.

La lumière, me dis-je, est celle qu’elle porte partout et qui refuse que la guerre éteigne ce qui fait la vie. Son amour n’a rien du sentimentalisme facile – c’est cet attachement profond à un pays qui n’est pas le sien, à ses hommes et ses femmes, qu’elle défend au péril de sa vie. La solidarité qu’elle invoque devrait être la devise de ceux qui comprennent que cette guerre nous concerne tous, que la liberté de l’Europe se défend ici.

        

Dans la maison de Vika, Tatou Ania rayonne, lorsque nous tenons ensemble le drapeau dédicacé. La dette dont je parlais a un autre versant : ces étrangers qui ont choisi l’Ukraine nous rappellent qu’il existe des causes qui valent qu’on sacrifie son confort, sa sécurité, parfois sa vie. Que l’Europe se construit autant ici – où une Belge unijambiste vient chercher des batteries pour détruire les drones russes – que dans les sommets de Bruxelles.

       

Tatou Ania repart dans la nuit. Lumière, amour et solidarité – les clefs de la victoire.

L’hôpital de Poltava

Quarante colis de matériel, plusieurs générateurs : nous livrons l’hôpital militaire de Poltava. Svitlana tient à ce que je l’accompagne à la visite des blessés. « Ne pas laisser hors champ cette réalité », m’enjoint-elle. Ici arrivent ceux qui ont passé les points de stabilisation7, ceux qui ont survécu.

Les chambres sont grandes, propres, quatre ou cinq lits par pièce. Les blessés proviennent de tous les combats de l’année : Pokrovsk, Koupiansk, d’autres lieux dont les noms ne disent rien aux Européens et qui sont pourtant des enfers. Leurs blessures sont lourdes, jambes ouvertes, plaies au ventre, bras amputés. La plupart choisissent les petits coussins de Svitlana de Kyïv, les palpent longuement – comme si ce geste simple leur rendait un peu de contrôle sur un monde qui leur a échappé.

Un jeune blond prénommé Artem, le regard triste, se confie : fait prisonnier au début de la guerre, il a été libéré en 2024 et est reparti au front. Il a été blessé à Koupiansk, amputé d’un avant-bras. Je ne dis rien. Merci serait dérisoire, et courage condescendant. Svitlana parle pour nous deux.

Dans une autre pièce, deux blessés sont en rémission. Le troisième, Bohdan, semble beaucoup plus mal en point. Il ne veut pas parler, se tient recroquevillé. C’est alors que Svitlana a ce geste que je n’oublierai pas : elle s’approche, le prend dans ses bras, lui parle doucement. Peu à peu, les traits de Bohdan se relâchent. C’est lui maintenant qui tient le bras de Svitlana. Il lui demande de lire ses états de service : 2022, 2023, 2024, jusqu’à Pokrovsk 2025. Des années inscrites dans son corps déchiré.

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Je ne savais que dire aux blessés tandis que Svitlana me présentait comme « un docteur en histoire venu de France ».

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« Tu sais, Svitlana, docteur en histoire, ce n’est pas important

        
Mais si, c’est important pour eux. »

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Pourquoi ? Pour que demain, des historiens ukrainiens enregistrent leurs noms, leurs blessures, leurs sacrifices. Demain. Que l’on n’oublie pas les blessés d’Ukraine, que la Russie paie leur réhabilitation.

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Nous devons partir trop vite, mais ces visages ne me quitteront pas, Artem et son avant-bras manquant. Bohdan dans les bras de Svitlana. 

Iouri et les noms

Le colosse du détachement Odin, ce dieu nordique de la guerre et de la sagesse, porte ses deux blessures comme d’autres portent des médailles qu’ils n’exhibent jamais. Large d’épaules, barbe courte poivre et sel, il possède cette présence physique qui impose le respect, Sa voix est grave, éraillée, Iouri fume beaucoup. L’une de ces blessures, reçue à Bakhmout, a failli le tuer – une balle près du cœur. Soigné, il est reparti au front. La seconde, à la hanche, l’oblige à marcher avec une béquille. Depuis, il s’occupe de logistique et de la mémoire de son détachement séparé Odin, un groupe de volontaires qui s’était constitué pour défendre Poltava et s’opposer à la percée russe en 2022 et dont il ne reste aujourd’hui que quelques survivants.

Dans une autre vie, Iouri aurait pu être acteur. Mais l’histoire en a décidé autrement. « Regarde, me dit-il, en désignant la plaque neuve. Rue du détachement d’assaut Odin. » Là où figurait autrefois un nom russe. Comme toutes les rues aux noms russes, celle-ci a été rebaptisée. Iouri a tenu à ce que le nouveau nom ne soit pas impersonnel, mais dédié à ses compagnons.

 

C’est un acte essentiel : le négationnisme russe commence là, dans cette volonté de faire disparaître la langue, les lieux, les mémoires. Rebaptiser n’est pas un acte revanchard – c’est une résistance ontologique. Dire : nous sommes. Nous nommons notre monde.

Dans un geste simple, Iouri arrache l’insigne de son uniforme et me le tend. Le patch rond, noir, avec le casque ailé d’Odin. Cet écusson, il faut l’avoir mérité – par le feu, par Bakhmout, par Lyman, par Avdiïvka. Touché, je l’accepte avec humilité.

Notre camion est tombé en panne au moment de quitter Poltava pour aller à Kharkiv, où nous devions le confier à Andriy, médecin de la 9e brigade, pour qu’il soit transformé en ambulance. Il sera réparé dans la nuit par les imbattables mécanos ukrainiens. Mais Andriy est venu exprès de Kharkiv pour nous conduire sans attendre.

Lorsqu’il descend de voiture, Iouri et lui s’immobilisent, se reconnaissent, puis s’étreignent. Ils avaient combattu dans la même unité en 2022, ne s’étaient pas revus. Moment d’émotion, Iouri appuyé sur sa béquille et Andriy le médecin échangent quelques mots. Je comprends seulement ce qui se joue : la fraternité de ceux qui ont tenu ensemble et ne savaient pas s’ils se reverraient.

Une panne de véhicule et des volontaires français : voilà ce qu’il a fallu. Coïncidence ? Mais au fond, qu’est-ce qu’une coïncidence ? Le hasard pur, ou cette manière qu’a la guerre de tisser des liens qui ne se rompent jamais ?

Plus tard, nous marchons dans l’allée des héros de Poltava. Des centaines de visages nous regardent – soldats tombés depuis février 2022, parfois en 2014. L’allée a transformé ce qui était auparavant une simple promenade. Désormais, les portraits s’alignent à hauteur d’homme. Les rangs s’étendent loin, bien trop loin.

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C’est l’exacte symétrique de la rue rebaptisée. Là-bas, effacer les noms de l’occupant. Ici, graver ceux qui sont tombés. Deux faces du même combat pour la mémoire contre le grand silence russe et son uniformité totalitaire.

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Iouri et Andriy marchent, cherchent, trouvent rapidement. Leurs amis figés dans leur uniforme. Iouri s’arrête devant plusieurs tombes, prononce leurs prénoms à voix basse.

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Devant l’un des portraits, il s’immobilise plus longuement. Puis allume une cigarette, prend une ou deux bouffées et la coince sur la petite grille.

Il confie à Svitlana : « Nous partagions toujours nos paquets de cigarettes. Alors qu’il en profite encore. »

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Ce qui pourrait sembler théâtral ne l’est pas. Le lien entre les vivants et les morts qui fait une nation sera profond en Ukraine pour longtemps – porté par la mémoire et la terre où ils reposent. Parmi les portraits, je remarque deux femmes. L’une en civil nous sourit avec un rouge à lèvres éclatant. Elle aussi a combattu. Elle aussi est tombée.

       

Quand nous quittons Iouri, nous l’étreignons et l’invitons en France après la victoire.

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Sur la route, Svitlana me dit souvent : « Regarde à droite, la démarche du soldat – sous son uniforme, il a une prothèse, et celui à gauche aussi

      
Mais Svitlana, je conduis…

        
– Bon, alors davaï [NdT: « Vas-y ! » en russe] follow le camion devant », reprend-elle dans son mélange de langues.

En suivant Tantchik

Vingt minutes plus tôt, Tantchik, combattant éprouvé de la 3e brigade d’assaut, m’avait proposé : « Tu veux venir avec moi ? » Il était arrivé au volant de son pick-up bardé de brouilleurs de drones. Il porte bien son nom, « Petit tank » : râblé et barbu, il émane de lui une force tranquille. C’était une proposition qui ne se refuse pas.

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Izioum, cité martyre au sud-est de Kharkiv. Il y eut un moment d’émotion en atteignant les limites de la ville, libérée en septembre 2022 après cinq mois d’occupation. La déroute russe révélera un charnier de centaines de corps : soldats, civils et enfants, certains torturés et émasculés.

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Nous voilà partis sur une route protégée par des filets anti-drones, puis Tantchik quitte celle-ci pour une voie sans éclairage. Son fusil à côté du volant, il prévient : « Gardez une main sur la poignée. Si je crie “Go”, sortez et courez. »

       

Nous traversons un village entièrement détruit. « Seules deux vieilles demeurent ici. » Puis il descend. « Maintenant on marche. »

Il court dans la nuit. La torche de son fusil pointée vers le sol éclaire ses pas. Nous nous efforçons de le suivre à travers les hautes herbes, quelque part à « 15 km to zero ». En courant derrière lui, je comprends combien la résistance tient à des hommes comme Tantchik, que l’on suit tant ils inspirent confiance.

Nous arrivons devant un lotissement déserté, bombardé en 2022. Puis, plus loin, une église éventrée, criblée de balles.

« Ici nous nous nous sommes battus six semaines pour reprendre l’église. »

À l’intérieur règne une certaine solennité malgré la dévastation. Quelques petits tableaux sur les murs, certains intacts, d’autres en miettes. Et puis, plus grande, une reproduction de l’Hospitalité d’Abraham – préfiguration de la Trinité dans la tradition orthodoxe qui, hélas lacérée, portait la trace de la guerre culturelle : ce que Moscou ne peut s’approprier, elle le détruit.

Dans la nuit du front, seuls quelques tirs de 20 mm contre un Shahed rompent le silence. Nous devons partir. Svitlana décroche les petits tableaux survivants pour les évacuer. Un geste qui n’a rien de naïf, juste cette évidence que même ici, à quinze kilomètres de la ligne zéro, la culture ne doit pas être abandonnée.

Sur le chemin du retour, Tantchik lâche :

« Quand j’ai rejoint l’armée en 2014, nous étions treize. Aujourd’hui nous ne sommes plus que deux. »

La phrase tombe comme une pierre. Onze compagnons disparus. La dette se creuse encore.

Dans le pick-up qui file, je ressens physiquement que cette guerre se gagne ou se perd avec des hommes comme lui – tenaces, sobres, portant leurs morts comme un fardeau qu’ils ne déposent jamais.

Kharkiv dans le noir

De Kharkiv, la deuxième ville d’Ukraine, je n’ai vu que la nuit et une longue suite d’alertes aériennes.

     

Andriy nous conduit à notre dernier rendez-vous avec Paul Israël, un jeune Français qui a créé à Kharkiv l’association Dignitas qui gère des stations mobiles de soins aux enfants blessés et pratique l’hippothérapie.

     

Notre rendez-vous est dans une station-service encore éclairée. Le jeune Français est venu dès 2022. « C’est ma foi catholique qui m’a fait agir. » Avant, il faisait une thèse de philosophie à Strasbourg sur la religion et la totalitarisme. Le sujet m’interpelle. Je lui demande s’il l’a terminée.

      

« Non, elle est en suspens. Peut-être connais-tu mon directeur : Gérard Bensussan. » Je m’écrie : « Mais c’est l’un des fondateurs de notre association ! »

     

Deuxième coïncidence ? Ou plutôt : la continuité entre penser et agir qui relie chacun de nous. Nous nous séparons après avoir envoyé un selfie à Gérard Bensussan.

La soirée est avancée. Il faut gagner la gare pour le train de 23 h 50. Mais les alertes continuent et la ville est totalement dans l’obscurité. Les rues sont vides et le GPS fermé pour que les drones russes ne puissent l’utiliser. Nous n’avons aucune idée de la direction.

Une rare voiture passe. Andriy la stoppe par l’autorité de son uniforme. La conductrice, Angelika, propose de nous montrer Kharkiv. Voilà que commence, dans la nuit, la plus originale des visites.

Tout juste diplômée de chimie, elle nous amène au bâtiment de sa faculté, ciblé et totalement détruit. Puis à l’opéra de Kharkiv.    « Il est fermé, impossible à sécuriser. Mais il y a une salle en sous-sol où les spectacles continuent. » Enfin, le monument aux enfants de Kharkiv tués, des centaines de petits oursons y sont déposés. « À la mémoire de ces petits anges qui ne deviendront jamais adultes », dit Svitlana. 

Nous parlons dans l’obscurité. Après ses remerciements, je retourne le compliment : c’est nous qui remercions l’Ukraine pour sa défense de l’Europe. Angelika me reprend :

« Plus que l’Europe – la civilisation démocratique. »

Angelika nous a fait effleurer SA ville, trois lieux dans la nuit qui ensemble disent tout : la destruction, la résistance, la mémoire. Elle incarne cet attachement que je sens grandir en moi depuis le début du voyage. Pas un sentiment abstrait de solidarité pour « l’Ukraine », mais quelque chose de plus intime.

La gare semble vide. Le train roulera-t-il ? Oui. Nous sommes les derniers voyageurs pour le train de 23 h 50 qui bientôt s’ébranle hors de Kharkiv.

Retour à Kyïv

Les trains ukrainiens sont beaux, propres et confortables, mais je n’ai pas dormi. Dans ma tête se mélangeaient tous les rendez-vous de ces derniers jours et le besoin qu’en France nous fassions plus pour aider ces hommes et femmes. Le terrible bombardement d’Odessa10 la veille, le blackout total – insupportable. Pire encore, l’absence de réponse française à la demande de protection du ciel ukrainien. Macron n’avait-il pas dit un an auparavant : « Dans l’année qui vient, je vais devoir envoyer des mecs à Odessa » ? Les mots me manquent.

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Nous arrivons à Kyïv, belle et blanche sous la neige. Dans les deux jours qui restent, malgré mon envie de ne pas être un touriste, pas question de refuser la visite que m’offrent Valera et Svitlana. Sainte-Sophie et Maïdan enneigées : deux moments magiques et pleins de sens.

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Sainte-Sophie fut érigée quand Moscou n’existait pas encore. Anne de Kyïv y priait. Désormais la Russie prétend l’appeler « Anne de Russie » – un mensonge orwellien de plus, qui nie l’ukrainité de Kyïv et projette rétroactivement l’État russe moderne sur un passé où il n’existait pas, pour légitimer ses revendications territoriales.

La veille, des terroristes islamistes ont massacré des juifs célébrant Hanouka en Australie12. Mais sur la place Maïdan, ce lieu d’histoire et de liberté à quelques kilomètres des ravins sanglants de Babyn Yar13, se dressait une immense Menorah. « La plus haute d’Europe », me dit fièrement Valera. Sur la Menorah, il est écrit : « A little light dispels much darkness. » Une phrase qui s’applique aux mensonges de Poutine.

Je suis parti le lendemain, heureux de la mission accomplie, et triste aussi. Je reviens changé, ce voyage n’a pas modifié mes convictions, mais il les a incarnées. À Svitlana, sa bonne humeur et sa volonté inflexible : amitié, affection et admiration.

Comme le train approchait de la frontière sous le soleil couchant, j’ai réalisé combien je m’étais laissé envahir par l’Ukraine.

 

Pour longtemps.

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