Livrer nos intercepteurs à l'Ukraine maintenant : l'urgence d'une défense commune
Dernière mise à jour : il y a 22 heures
Tribune parue dans Le Monde en date du 8 septembre 2026 sous le titre * « Chaque hésitation de l’Europe à armer l’Ukraine est lue par Moscou comme une faille »
AJOUTEZ VOTRE NOM EN TANT QUE SIGNATAIRE DE LA TRIBUNE,
Le 22 août, Emmanuel Macron annonce l’envoi de nouveaux missiles intercepteurs français et juge « essentiel que tous les pays qui ont des moyens en leur possession se joignent à cet effort ». Le 23, à Kiev, la première ministre danoise, Mette Frederiksen, affirme que les Occidentaux peuvent parfaitement livrer davantage de missiles, « il suffit d’une volonté politique ». Le 24, la coalition des volontaires [groupe de 35 nations, principalement européennes, soutenant l’Ukraine contre l’invasion russe] érige le renforcement de la défense aérienne ukrainienne en « priorité absolue ». L’urgence à fournir de tels dispositifs est donc désormais reconnue au plus haut niveau.
Nous demandons donc que les Etats européens détenteurs de stocks d’intercepteurs les cèdent sans attendre à l’Ukraine. Ces missiles sont déjà produits et disponibles. Leur transfert peut produire un effet immédiat, contrairement aux capacités que nous devons encore construire. Chaque semaine de retard se paie en vies civiles.
En juillet, la Russie a tiré 195 missiles balistiques sur l’Ukraine : faute d’intercepteurs en nombre suffisant, seuls 15 % ont été interceptés, selon le ministère de la défense ukrainien. En août, la situation s’est encore aggravée, les défenses ukrainiennes restent incapables d’arrêter toutes les salves qui frappent les villes, les hôpitaux et les infrastructures énergétiques. Le 29 juillet, [le président ukrainien] Volodymyr Zelensky demandait 300 intercepteurs supplémentaires pour passer l’hiver. Or l’Ukraine ne devrait recevoir que 264 intercepteurs Patriot sur l’ensemble de 2026, contre 675 en 2023 et 364 en 2025. Le besoin d’un seul hiver dépasse donc les livraisons attendues pour une année entière.
Washington ne fournira pas à l’Ukraine les volumes de Patriot dont elle a besoin et [le président américain] Donald Trump est revenu sur la promesse faite à Volodymyr Zelensky d’autoriser leur production sous licence. Depuis le début de la guerre, le 24 février 2022, l’Europe mesure le prix de ses hésitations. Elle ne doit pas reproduire aujourd’hui, avec les intercepteurs, les retards qui ont marqué tant d’autres livraisons. L’intensification des frappes russes nous y oblige maintenant : les intercepteurs sont disponibles. Ils peuvent dès aujourd’hui protéger des vies. Livrons-les sans attendre.
On objectera que, en cédant nos stocks, nous entamons nos marges de sécurité. L’objection paraît légitime. Mais ces stocks, conçus pour le temps de paix, ne suffiraient pas à soutenir une guerre de haute intensité. Vladimir Poutine nous teste depuis des mois, à travers une guerre qui ne dit pas son nom : le flanc oriental a été frappé le premier, mais la Russie met désormais à l’épreuve l’ensemble de l’Europe. Le 13 juillet, la France a officiellement attribué au FSB [le service de renseignement intérieur russe] des activités persistantes de cyberespionnage visant des entités françaises, notamment la défense, la diplomatie, la justice et les technologies. L’Allemagne vient officiellement d’attribuer à la Russie la tentative d’attaque par drone à l’aéroport de Leipzig. Notre sécurité est directement en jeu. Chaque hésitation à armer l’Ukraine est lue par Moscou comme une faille. La meilleure réponse reste la fermeté : donner à l’Ukraine les moyens de tenir.
L’Europe doit pour cela sortir de la logique de l’annonce ponctuelle. Chaque pays détenteur – Allemagne, Espagne, France, Grèce, Italie, Pays-Bas, Pologne, Roumanie, Suède – doit engager une part définie de ses stocks selon un calendrier connu à l’avance. Ce calendrier, révisé trimestriellement dans le cadre des réunions du groupe de contact pour la défense de l’Ukraine, permettrait de connaître les volumes réellement disponibles et de planifier leur remplacement. L’Ukraine saurait sur quoi compter ; nos industriels, ce qu’ils doivent produire. Chaque missile livré doit déclencher une commande de remplacement.
Ce mécanisme est d’autant plus nécessaire que notre capacité de production reste très en retard sur le besoin. Cette faiblesse industrielle est aujourd’hui criante. L’Europe ne produira ses premiers Patriot en Bavière qu’à partir de 2027 ; le système de défense aérienne hautement mobile SAMP/T NG entre lui-même progressivement en service, mais son missile Aster 30 B1NT ne sera livré qu’à partir de 2027. Dans le même temps, la Russie produisait déjà de l’ordre de 800 à 1 000 missiles balistiques en 2025 et vise, selon Volodymyr Zelensky, une capacité pouvant atteindre 1 300 par an. Le déséquilibre est vertigineux. Il impose une montée en cadence massive de la production des intercepteurs, mais aussi des drones et systèmes antidrones, afin de ne pas opposer demain des missiles à plusieurs millions de dollars à des engins russes qui en coûtent quelques milliers.
La coalition des volontaires a fait de la défense aérienne ukrainienne une « priorité absolue » : il lui reste à la traduire en actes. Les intercepteurs sont dans nos réserves ; leur envoi ne dépend que d’une volonté politique, celle que nos dirigeants disent avoir. Qu’ils le prouvent.
Signataires
Tribune portée par
Guillaume Ancel, ancien officier, chroniqueur de guerre, auteur de Petites leçons sur la guerre. Comment défendre la paix sans avoir peur de se battre (éd. Autrement) ;
Hélène Conway-Mouret, sénatrice représentant les Français établis hors de France, vice-présidente de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat ;
Vincent Desportes, général de l'armée de Terre (2S), ancien directeur de l'École de guerre ;
Aurélien Duchêne, consultant en géopolitique et défense, co-auteur de L’Europe et ses armées. L'état de la défense européenne et son avenir (éd. Eyrolles) ;
Emmanuel Dupuy, président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) ;
Robin Gastaldi, auteur, enseignant universitaire, co-auteur de L’Europe et ses armées. L'état de la défense européenne et son avenir (éd. Eyrolles) ;
Anne Genetet, députée des Français établis hors de France, ancienne ministre ;
Anne Marleix, administratrice de l'association Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la nôtre ! / Groupe armement ;
Nicolas Tenzer, analyste des questions géostratégiques, auteur de Notre guerre. Le crime et l’oubli (éd. de l’Observatoire) ;
Xavier Tytelman, consultant en aéronautique et défense ;
Olivier Védrine, administrateur de l'Association Jean Monnet.
Premiers signataires
Vitaly Amoursky, journaliste
Gérard Bensussan, philosophe, professeur Université de Strasbourg
Gilles Chevalier, contrôleur général des armées (2S)
Yan Ciret, réalisateur Radio France, commissaire d'exposition, écrivain et documentariste
Marie-Laure Cittanova, journaliste retraitée
Dider Coureau, professeur des universités en études cinématographiques Université Grenoble Alpes
Sylvie Ebenstein-Couhault, avocate retraitée
Bruno Fanucchi, grand reporter, président de l'Union de la Presse Francophone (UPF)
Armand Farrachi, écrivain
Jacky Fayolle, économiste-statisticien
André Klarsfeld, Normalien, secrétaire de Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !
Charlotte Huijgen, Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la nôtre - Coordinatrice plaidoyer Urgence Drones
Luba Jurgenson, écrivaine et professeure à Sorbonne Université
Bertrand Lambolez, directeur de recherche
Geneviève Lefebvre, autrice
Jérôme Heydon, auteur, concepteur intégrateur
Alexis Nuselovici, professeur émérite des universités
Fabien Ollier, directeur des éditions QS? et de la revue Quel Sport ?
Sylvie Rollet, professeure émérite, présidente de Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !
Pierre Schapira, professeur émérite Sorbonne Université
Emmanuel Wallon, professeur émérite de sociologie politique
Françoise Wilkowski Dehove, journaliste
Associations
Florent Murer, président de l'association Kalyna
Signatures citoyennes
Liste à jour en date du 11 septembre 2026, 12h00, UTC +2
Le document ci-dessous est en simple lecture. Si vous désirez signer notre appel, merci de le faire à l'aide du formulaire suivant


