Meurtre d'un otage ukrainien dans une geôle russe
Dernière mise à jour : il y a 7 heures
Tribune parue dans Ouest France en date du 7 septembre 2026, sous le titre « Meurtre d’un Ukrainien dans une geôle russe »
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« C’est par un appel de médecins, une voix inconnue, qu’Anna a appris la mort de son père. Ibrahim Kudzhanov s’est éteint début juillet dans la colonie pénitentiaire n°8 d’Omsk, à trois mille kilomètres du village de la région de Louhansk (région à l’est de l’Ukraine, frontalière de la Russie, actuellement sous occupation russe) où il réparait des voitures et faisait vivre les siens. La cause officielle ? Un second infarctus. La vérité est tout autre : c’est un meurtre.
Ibrahim n’avait pas porté les armes. Chauffeur, il avait transporté des vivres et réparé les véhicules du bataillon Aïdar (armée de terre ukrainienne), en 2018 et 2019, avant de revenir à la vie civile. C’est comme civil que Moscou l’a arrêté, jugé, condamné, jeté au bagne — quand un prisonnier de guerre peut espérer un échange.
Le 6 février 2024, des agents du FSB sont venus le chercher à l’hôpital où il était soigné pour une affection cardiaque. Pendant soixante et onze jours, il n’a été nulle part : à Rovenky, dans une « peretrymka », lieu de rétention sans existence légale. On l’y a battu, torturé à l’électricité, ranimé, électrocuté encore — sans question, sans raison. Il pesait cent kilos ; ses codétenus l’appelaient « Kolobotchok », le petit pain rond. Quand il rentra chez lui en mai, sa fille Anna ne le reconnut pas : amaigri, couvert d’hématomes, la peau et les yeux jaunis. Ces soixante et onze jours, la justice russe ne les comptera jamais : d’un trait de plume, l’État qui l’avait enlevé décrétait qu’ils n’avaient pas eu lieu.
En octobre, au terme d’un simulacre de procès, un tribunal d’occupation l’a condamné à cinq ans et six mois pour « participation à une organisation terroriste » : la Russie venait d’inscrire l’Aïdar sur sa liste noire et jugeait rétroactivement un homme pour ce qu’il avait été, non pour ce qu’il avait fait. Suivirent les SIZO (centres de détention provisoire) de Belgorod, Koursk, Voronej, les coups, la faim. À son arrivée à Omsk, on lâcha les chiens sur lui : c’était un « terroriste ».
L’entreprise russe de destruction est méthodique : détention au secret, torture, refus délibéré de soins. Ibrahim, déjà victime d’un infarctus, était reconnu invalide à vie ; sa femme avait porté son dossier médical jusqu’en Sibérie. On lui accorda, pour tout « aménagement », deux heures allongé par jour ; les médicaments envoyés pour trois mois s’épuisaient en un. Un cardiaque sciemment privé de soins ne meurt pas par accident. Il meurt parce qu’un système l’a décidé.
Son cas n’est pas isolé. En septembre 2024, la journaliste Viktoriia Roshchyna, venue documenter la torture des civils ukrainiens, mourait à vingt-sept ans dans le même archipel carcéral ; rendu en février 2025, son corps portait la trace d’électrochocs et avait été amputé du cerveau et des yeux. En septembre 2025, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme recensait trente-huit civils morts en détention, torturés ou privés de soins.
Ibrahim n’était pourtant pas un anonyme : le projet Tini za gratamy, « Ombres derrière les barreaux », porté par l’organisation Civilni v Poloni, documente une à une les situations des civils détenus. Il figurait parmi les otages sur lesquels notre campagne, « Ensemble, sauvons les otages civils ukrainiens », alerte l’opinion. Il est mort tandis que nous cherchions la ville française qui le parrainerait. C’est là l’urgence : rendre un nom et un visage à ceux que le Kremlin veut faire disparaître.
Ibrahim laisse un fils. Artem, arrêté à dix-neuf ans dans la maison familiale en octobre 2022, est toujours détenu. Un temps, le père et le fils furent enfermés dans le même centre de Louhansk, séparés par un mur, se devinant à l’appel du matin. C’est pour Artem qu’Ibrahim n’a pas fui : brièvement libéré, il aurait pu gagner un territoire libre ; les occupants l’avaient averti que sa fuite aggraverait le sort de son fils. Le père est mort ; le fils vit encore. Ce qui n’a pu sauver l’un peut encore protéger l’autre.
Selon le registre de l’ombudsman ukrainien Dmytro Lubinets, plus de seize mille civils sont détenus arbitrairement par la Russie. Retenus au secret pour peser sur leurs familles et sur Kyiv, ce sont des otages au sens du droit international. À l’heure des négociations, leur sort ne doit pas alimenter le chantage du Kremlin. Le temps est à l’action citoyenne : cent municipalités parrainant cent otages, c’est un bouclier civique qui commence.
« C’était simplement quelqu’un de bien », dit sa fille. « La guerre lui a pris la possibilité de vivre paisiblement auprès d’une famille aimante. » Aucune ville de France n’a eu le temps de parrainer Ibrahim Kudzhanov. Que son fils en ait une. »
Signataires
Tribune portée par
Galia Ackerman, historienne, rédactrice en chef de Desk Russie
Antoine Arjakowsky, co-directeur du département de recherche Politique et Religions, Collège des Bernardins
Kostantyn Davidenko, directeur exécutif de la fondation “Civilni v Poloni / Civilians in Captivity”
Bertrand Lambolez, directeur de recherche INSERM, administrateur de l'association Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !
Jean Pierre Pasternak, président de l'Union des Ukrainiens de France
Pierre Raiman, historien, vice-président de l'association Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !, Fondateur de la campagne "Ensembler, sauvons les otages civils ukrainiens"
Lora Shevandina, épouse de l'otage civil Oleg Shevandin, fondatrice et présidente du mouvement ukrainien RETURN FREEDOM, ambassadrice de la campagne internationale "Save Ukrainian civilian hostages"
Mariia Sizenova, directrice de l’ONG « Civilni Vilni / Civils libres »
Cécile Vaissié, professeur des universités en études russes et soviétiques, université Rennes 2
Nicolas Tenzer, spécialiste des questions internationales, auteur notamment de « Notre guerre. Le crime et l'oubli » (L'Observatoire, 2024).
Nicolas Werth, directeur de recherche honoraire au CNRS, président de Mémorial-France
Premiers signataires
Gérard Bensussan, philosophe, professeur émérite Université de Strasbourg
Gilles Chevalier, contrôleur général des armées (2S)
Didier Coureau, professeur des universités en études cinématographiques Université Grenoble Alpes
Sylvie Ebenstein-Couhault, avocate retraitée
André Klarsfeld, Normalien, secrétaire de Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !
Natacha Laurent, maîtresse de conférence en histoire contemporaine, université Toulouse Jean-Jaurès
Arnaud Levy, consultant éditorial
Hélène Menegaldo, professeur d'université émérite
Florent Murer, président de l'Association Kalyna
Alexis Nuselovici, professeur émérite des universités
Sylvie Rollet, professeure émérite, présidente de Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !
Nicolas Vatimbella, écrivain
Françoise Wilkowski Dehove, journaliste
Signatures citoyennes
Liste à jour en date du 11 septembre 2026, 12h00, UTC +2
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