Urgence drones : rattraper le retard français et bâtir une filière Europe-Ukraine
- 28 avr.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Tribune parue dans Le Monde en date du 25 mai 2026, « En matière de drones, une dynamique est engagée au niveau français, mais les moyens prévus restent en deçà des besoins »
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De l’Ukraine à l’Iran, les conflits récents ont fait entrer le monde dans l’ère de la guerre par drones : des engins produits en masse, peu coûteux, employés pour saturer les défenses, frapper les infrastructures et épuiser l’adversaire. Chaque nuit, des centaines de drones russes s’abattent sur les villes, les installations énergétiques et les forces de défense ukrainiennes.
Selon Andrius Kubilius, commissaire européen à la défense et à l’espace, Moscou pourrait disposer de 7 millions à 9 millions de drones en 2026 et former jusqu’à 1,6 million d’opérateurs d’ici à 2030. Face à de tels ordres de grandeur, l’Europe ne peut plus traiter la question des drones comme un sujet secondaire. Soutenir l’Ukraine, protéger notre flanc est et reconstruire notre souveraineté industrielle relève désormais d’une même exigence stratégique.
Pour l’instant, l’Ukraine supporte seule ces attaques, au prix du sacrifice de ses soldats, de ses infrastructures et de sa population. Mais nul ne peut sérieusement croire que Moscou renoncera à la pression militaire qu’il exerce sur l’Ukraine et sur l’Europe orientale, même en cas de cessez-le-feu ou d’accord politique temporaire. Ce qui se joue aujourd’hui au-dessus de Kharkiv ou d’Odessa concerne la sécurité de l’ensemble du continent.
Combiner aide militaire à Kiev, protection des frontières européennes et souveraineté industrielle
Aider l’Ukraine à contrer et à détruire ces vagues de drones russes, c’est contenir plus à l’Est une menace qui se rapproche inéluctablement de nos frontières. Construire avec les Ukrainiens une filière européenne des drones, c’est faire converger trois objectifs : l’aide militaire immédiate à Kiev, la protection durable de la frontière orientale de l’Europe et la reconquête d’une souveraineté européenne, industrielle et de défense.
En matière de drones, la France a amorcé un tournant. L’actualisation de la loi de programmation militaire met plus l’accent sur ces capacités, de nouveaux acteurs industriels sont mobilisés, et des coopérations de coproduction avec l’Ukraine commencent à se concrétiser. Oui, une dynamique est engagée, mais les moyens prévus pour les drones restent en deçà des besoins et, sans coordination entre Etats et articulation européenne claires, cette montée en puissance risque de rester fragmentée et insuffisante face aux ordres de grandeur russes.
Une première conséquence doit être assumée : dans une guerre de drones de masse, l’enjeu n’est pas d’accumuler des stocks, mais de déployer les systèmes là où ils sont immédiatement utiles. Les drones produits en Europe doivent en priorité renforcer la capacité de résistance ukrainienne, car c’est sur ce front que se joue la sécurité du continent.
La seconde conséquence est industrielle. L’Ukraine a développé un écosystème unique, capable d’adapter ses modèles en quelques semaines, au plus près des besoins du front. L’Europe dispose, elle, de grands groupes solides, mais aussi d’un tissu de petites et moyennes entreprises (PME) et de start-up qui attend des débouchés à la hauteur de ses capacités.
Une filière drones entre excellence opérationelle ukrainienne et réindustrialisation française
Une filière drones Europe-Ukraine permettrait précisément de relier ces deux atouts : d’un côté, l’expérience opérationnelle et la rapidité d’adaptation ukrainiennes ; de l’autre, les capacités industrielles, technologiques et financières françaises et européennes. Elle serait un levier de réindustrialisation concret, en ancrant de nouveaux sites de production et des compétences en électronique, en robotique, en optronique et en intelligence artificielle.
A l’échelle de l’Union, un effort de 20 milliards à 30 milliards d’euros sur cinq ans spécifiquement dévolu aux drones représenterait moins de 1 % des dépenses publiques annuelles, mais changerait d’échelle la capacité européenne de production et de soutien à l’Ukraine.
Une réorientation des dépenses militaires vers les drones pour en faire un pilier de la défense européenne
Proposer cette filière ne revient pas à appeler mécaniquement à une hausse générale de toutes les dépenses militaires. La question est celle de leur orientation. Voulons-nous continuer à consacrer l’essentiel de notre effort à des modèles d’armement pensés pour d’autres types de conflits ou assumer d’investir en priorité dans les capacités qui correspondent à la guerre actuelle : drones, antidrones, capteurs, logiciels, intelligence artificielle, guerre électronique ? Faire des drones un pilier assumé de l’effort de défense, c’est aussi donner de la visibilité pluriannuelle à des chaînes de production, installées en France et en Europe, et offrir à nos entreprises une place réelle dans la chaîne de valeur.
Pour que cette ambition ne reste pas déclarative, les instruments européens doivent évoluer. Les financements de défense et les programmes d’innovation restent largement structurés pour des programmes lourds, à cycles longs, concentrés sur quelques acteurs, alors que la guerre des drones impose de concevoir, de tester et de produire beaucoup plus rapidement, en associant de nombreuses entreprises de petite taille.
Faire des drones et de la lutte antidrone une priorité explicite des financements européens, mutualiser des achats en volume sur plusieurs années, faciliter les coproductions et l’accès des entreprises ukrainiennes aux dispositifs existants : ces décisions concrètes donneraient enfin un contenu réel à la souveraineté que revendique l’Union.
Une base industrielle française
Sur chacun de ces points, la France a un rôle particulier à jouer. Par la densité de sa base industrielle et technologique de défense et par son poids politique, elle peut proposer une architecture crédible : engagements de volumes, coproductions, standards communs, place donnée aux PME et aux start-up et lien explicite avec le soutien à l’Ukraine.
Construire une filière européenne des drones avec l’Ukraine, en assumant de rattraper notre retard et de faire de la France l’un de ses pivots, ce n’est pas seulement répondre à une urgence militaire : c’est renforcer la capacité de résistance ukrainienne, consolider la sécurité du flanc est et réindustrialiser nos territoires autour d’une technologie qui structurera les conflits à venir. C’est un choix éminemment politique. Il est temps qu’il soit assumé comme tel.
Signataires
Tribune portée par
Guillaume Ancel, ancien officier, chroniqueur de guerre
Général Vincent Desportes, général de l’armée de terre (2S), ancien directeur de l’École de guerre
Aurélien Duchêne, consultant géopolitique et défense, chercheur à Euro Créative
Emmanuel Dupuy, Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE)
Robin Gastaldi, Délégué général d’une fédération professionnelle, enseignant universitaire, co-auteur de L’Europe et ses armées (Éditions Eyrolles)
Arthur Kenigsberg, Associé chez Iron Bridge. Auteur de L’Europe de l’Est n’existe pas (Éditions Eyrolles)
Anne Marleix, cheffe d’entreprise, chargée de plaidoyer et administratrice de Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !
Tara Varma, directrice Prospective stratégique, German Marshall Fund
Nicolas Tenzer, Senior fellow, Center for European Policy Analysis (CEPA). Auteur de Notre Guerre. Le crime et l'oubli (Éditions de l'Observatoire).
Xavier Tytelman, ancien aviateur militaire, consultant aéronautique et défense.
Élus
Yannick Jadot, Sénateur de Paris
Premiers signataires
Denis-Laurent Bouyer, critique d’art (AICA)
Yan Ciret, producteur réalisateur Radio France journaliste
Maïté Coppey, chercheur émérite INSERM
Jacky Fayolle, économiste-statisticien
Alain Frouté, préfet (ER)
Elisabeth Godard-Bénard, psychanalyste
Éric Guichard, philosophe
Catherine Hatinguais, traductrice
Charlotte Huijgen, Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !, Groupe Armement
Martine Jodeau, conseillère d’État honoraire
Konstantin Kaiser, écrivain, chercheur, éditeur de www.zwischenwelt.international
André Klarsfeld, normalien, secrétaire de Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !
Bertrand Lambolez, directeur de recherche
Gérard Lauton, Maître de conférences honoraire (UPEC)
Pascal Lavergne, ancien député de Gironde, 2018-2024
Max Lyskam, ingénieur et auteur de romans d’espionnage
Jean-Luc Lecomte, cadre de l'ESS
Jean-Paul Lefebvre, juriste
Arnaud Levy, consultant éditorial
Frédéric Mauro, chercheur associé à l'IRIS
Dr Jade McGlynn, Leverhulme Early Career Fellow; Head, Ukraine and Russia Programme; Centre for Statecraft and National Security, King's College London
Michel Morin, fonctionnaire retraité de la Commission européenne
Michel Perrin, professeur émérite Université de Picardie Jules Verne
André Prochasson, ingénieur retraité
Patrick Puges, polytechnicien
Thérèse Rabatel, ex-adjointe au Maire de Lyon et professeure d'histoire
Charles-Edouard Renault, avocat à la Cour
Sylvie Rollet, professeure émérite des universités
Michel Rostain, écrivain
Pierre Schapira, professeur émérite Sorbonne Université
Pascale Thevenet, retraité de l'administration des finances publiques
Dominique Varma, romancière, scénariste
Olivier Védrine, administrateur de l'association Jean Monnet
Marie-Françoise Verdun, magistrate honoraire
Associations
Vera Ammer, MEMORIAL Deutschland; traductrice
Laura Bécognée, présidente du Collectif Citoyen Engagé pour l’Ukraine - CCEU
Lesya Darricau-Dmytrenko, présidente de l'association Perspectives Ukrainiennes
Anne-Marie Goussard, présidente France Lituanie
François Grunewald, président du Comité d'Aide Médicale Ukraine
Jean-Christophe Leforestier, président association 58 solidaire avec l’Ukraine
Patrick Legrain, co-président de l'association Terra Project
Julien Profumo, président du Mouvement pour la défense européenne
Марія Сізьонова, ONG ukrainienne CIVILNI VILNI
Fabienne Senaux, présidente d'une association de soutien à l'Ukraine.
Larysa Shevandina, Founder & Leader Ukrainian Movement RETURN FREEDOM
Olga Sukha-Zavrotska, co-fondatrice de SMART LEAF (bureau d'études & ingénierie) et SAVE UKRAINE (association loi 1901)
Florent Murer, président fondateur de Kalyna
Signatures citoyennes
Liste à jour en date du 23 juin 2026, 12h00, UTC +2
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